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La Cie du Griffe

 

Note d'intention par Aimé Brees, musicien co-fondateur de la cie du Griffe

Quelle direction artistique pour la compagnie du Griffe?


Le choix du nom de la compagnie peut déjà éclairer un peu le lecteur puisque le terme de griffe est issu de l'occitan lo grifol qui signifie la source ou encore le point d'eau dans une maison. Et l'on croise fréquemment le toponyme place du griffe dans les villages de l'Hérault qui signifie en fait place de la fontaine. Ce choix du nom Cie du Griffe est déjà un clin d'œil puisque notre travail s'articule autour de la culture occitane, une culture aujourd'hui confidentielle, bien cachée et qui ne se dévoile qu'aux petits curieux. Avec ce titre de Cie on peut déjà se rendre compte que l'on travaille à redonner du sens à ce qui nous entoure.

En tout cas il est assez plaisant d'avoir pour totem de la Cie un nom qui possède deux sens, l'un en français, l'autre en occitan francisé et qu'il n'ont rien à voir. Être une passerelle entre ces deux cultures, c'est déjà une mission. Pour revenir à la symbolique du mot on peut dire que l'on puise à la source et que l'on ne lâche rien.

Avant d'aborder l'intention des différents projets artistiques du Griffe nous pouvons déjà dire qu'ils sont reliés par le choix de la langue occitane comme langue artistique.

Petit laïus sur la création occitane actuelle en guise d'apéritif !

Le choix de cette langue n'est pas de tout repos puisqu'elle oblige ses interprètes à se poser sans cesse la même question: comment faire vivre des créations avec cette langue dans son contexte actuel, avec ses locuteurs rarissimes et son costume de langue régionale, le patois du gavach qui descend de la montagne avec ses gros sabots? Je grossis ici les traits, mais il faut bien se rendre à l'évidence : l'inculture concernant la langue d'oc est déroutante. Faire comprendre à un programmateur lambda que l'on peut proposer un spectacle contemporain en occitan relève encore aujourd'hui de la gageure, même si on sent que les lignes bougent...

Heureusement que nous avons des voies ouvertes par des artistes actuels qui ont su redonner ses lettres de noblesses à la culture d'oc. La créolité chère à André Minvielle qui est passé par le chant brésilien pour retrouver son chant gascon ou le groupe Massilia qui redonne à la langue d'oc son pouvoir de langue contestataire et de révolte. Claude Sicre, Bernard Lubat, Claude Marti, une génération qui a développé une pensée et un sens de la contestation assez poussé, je ne rentre pas dans les détails...
Plus proches de nous des artistes tel que Manu Théron qui a choisi d'exprimer l'émotion de la langue d'abord par la polyphonie et qui aujourd'hui écrit des textes brûlants d'actualité... Bref la liste est longue et c'est tant mieux.

Tous ces artistes s'expriment en occitan dans leurs chansons et chacun doit composer avec le contexte particulier de l'usage rare de la langue d'oc. La communication prend des chemins biscornus et l'on entend même parfois dire que ce n'est pas important que le public comprenne ce que l'on chante du moment que cela procure des émotions. On écoute bien des chansons en anglais qu'on ne comprend pas! Soit...
Évidentes questions qui découlent de cette réflexion: pour qui écrivons-nous, pour qui créons-nous cette matière «culturelle»? Pour quelques illuminés portant la croix de Toulouse sur leur poitrine, pour qui n'importe quelle expression de la langue d'oc est vertueuse? Pour un public gourmand de culture à qui nous voulons prouver que l'occitan peut exprimer de grands sentiments dramatiques? Pour les occitans, les autochtones indigènes, ceux qu'on imagine être occitans puisqu'ils sont baignés de cette culture que nous souhaitons reconquérir? A un public large qui peut potentiellement s'intéresser, consommer de la création en langue d'oc? Ou tout simplement participer à la polyphonie d'expressions des langues du monde.
Il n'y a bien sur pas de réponse exacte à ces questions et les publics qui découvrent nos œuvres ne sont pas forcément ciblés. Néanmoins l'artiste doit bien se poser la question puisqu'il s'exprime la plupart du temps devant un public qui ne le comprend pas. Il y a donc, de fait, une équation complexe pour l'artiste occitan.

Qu'est ce qui détermine alors le choix de l'artiste à s'exprimer en occitan? Et qu’exprime-t-il?
C'est bien là que chaque artiste s'exprimant en langue d'oc a son parcours bien particulier. Ce parcours peu être familial, affectif, politique....

La part occitane au sein de la cie du Griffe
Pour ma part, au sein de la Cie du Griffe et dans mon travail artistique en général la rencontre avec la culture occitane, au sens large, a été et reste une source insondable d'inspiration et de recherche tant sur le plan sociologique, philosophique que culturel. Les projets artistiques de la Cie du Griffe puisent dans ce creuset de civilisation. C'est bien sûr un point de départ qu'il faut nourrir par des emprunts à d'autres pensées, d'autres questionnements qui ne sont pas inhérents à la culture d'oc mais à notre posture d'homme occidental du 21ème siècle. (and the women too !)
Et il en découle plusieurs directions. 
Nous ne parlerons pas ici de direction artistique mais plutôt d'une suite de choix qui détermine une direction élargie, englobant plusieurs gestes artistiques (complémentaires?). Et le temps qui passe, qui fait mûrir la grappe et couler le bon vin.

Une génération qui agit sur la réconciliation
Il me semble que notre génération agit, de façon consciente ou inconsciente, pour panser les plaies d'une culture blessée, en détresse d'une certaine manière.
Les mentalités actuelles, individualismes, extrémismes, assez en vogue sur notre territoire poussent, il me semble, sur ce terreau pauvre de l'acculturation. Le déni de culture à produit un pays déraciné qui ressemble bien à de la culture hors-sol. Une société avec des couleurs clinquantes mais sans goût. Excusez cette image maraîchère, mais la culture des hommes et celle des légumes ne sont pas si éloignées si on prend le temps d'y penser. Faire de la culture avec des matériaux occitans, c'est faire le pari de redonner du sens au vivre ensemble en considérant un territoire dans l'espace et dans le temps. C'est de façon plus large redéfinir un pays au sens culturel. (Ce n'est évidemment pas la seule façon d'agir mais c'est de cela qu'on parle présentement). 
Offrir une main tendue aux occitans de la vergonha ( la vergonha c'est le concept de la honte de soi, qui provient par exemple de l'interdiction de parler sa langue maternelle).
Il peut donc s'agir de réconcilier les natifs, (comment définir les habitants séculaires de la région?) avec leur propre culture. Offrir à partir de spectacles originaux un regard positif sur la culture d'oc. Redonner de l'affection à cette culture c'est faire grandir les gens qui la partagent (souvent sans le savoir, nous agissons alors en déclencheur). Cette dynamique me paraît nécessaire pour le vivre ensemble. Ne dit on pas qu'il faut se connaître pour reconnaître les autres ? On agit ici dans les limites de l'intimité. Cette langue et cette culture ne se rencontrent qu'au prix d'un long travail d'approche.

Ce qui joue aujourd'hui en notre faveur c'est que notre génération n'est plus dans le regard plouquisant du paysan du coin. Au contraire, les changements de mentalité, par exemple concernant l'écologie, le vivre ensemble, montrent bien que l'on s'intéresse de nouveau à la santé de notre territoire. Cette santé passe aussi par le bien être de ses habitants.
Lorsque je parle de réconciliation, elle ne s'applique pas seulement entre gens de culture occitane depuis Vercingétorix (ou Clovis pour les amateurs de vase). Elle s'applique à l'ensemble des habitants du territoire aujourd'hui. Elle implique donc une foule de nouveaux habitants (arrivés depuis la deuxième moitié du 20ème) qui ont bouleversé le paysage sociologique. Cette culture d'oc, dans sa fragilité n'a pas toujours su être accueillante. Parfois sur la défensive. Et nous voilà dans un classique rapport de dominant-dominé avec des blocages et des rouages bien grippés. La réconciliation c'est aussi agir sur ce terrain là, éviter le chacun chez soi. L'éclosion d'une culture contenue peut participer à l'émancipation collective.
Cette réconciliation passe par un regard bienveillant à l'autre. Concernant ma petite histoire personnelle, j'ai usé d'arguments sans limite pour pouvoir parler calmement de la chasse ou de la corrida avec mon père. Cet exemple, qui remonte à l'adolescence, montre bien que l'accueil se passe dans les deux sens. Cet intérêt que je porte à la culture d'oc doit aussi provenir d'une envie de mieux comprendre mon environnement. Mon engagement artistique se nourrit de partager cette conscience.
Agir pour un partage culturel, c'est agir pour un territoire partagé en conscience (extrait du discours poélitique du 12 brumaire 3021) .
Cette culture de partage est aussi importante en termes d'accueil. Offrir aux nouveaux habitants une culture dynamique et extériorisée, est plus intéressant que proposer des villas aux grilles armées de chien et de vidéo-surveillance.
Ces considérations nous montrent bien qu'un spectacle en occitan, c'est bien plus complexe sur le plan socioculturel que sur le plan artistique.

Une fois qu'on sait que le propos interroge la culture occitane dans la société actuelle, quelle est la part de l'artistique dans notre travail?
Entre l'art pour l'art et l'art engagé mon cœur balance.
Il me semble que le propos artistique ne doit pas dévoiler les réflexions socioculturelles. Du moins pas au premier degré. Si elles sont perceptibles, c'est que le spectateur à compris la démarche. Mais cela ne doit pas être nécessaire pour que l'œuvre existe. Ces réflexions étant sous-jacentes elles nous aident à comprendre notre démarche mais elles ne sont pas le moteur de la création.
La particularité d'une culture est d'avoir des expressions artistiques populaires.
Une part du travail de la Cie du Griffe réside dans l'étude et l'interprétation de cette expressivité. Le trio vocal Aqueles en est l'illustration puisque sa démarche et de repérer des pépites musicales dans le répertoire populaire et de les resservir avec un coup de vernis bien pensé.
De façon plus indirecte, l'interprétation de poésie actuelle par le groupe Hum peut être servie par une posture de chanteur « traditionnel », c'est à dire penser la musicalité avec une modalité méditerranéenne. C'est aussi un emprunt à la culture populaire et on voit que le spectre culturel s'élargit. Les propositions de la Cie du Griffe se nourrissent d'autres influences portées par les musiciens. La direction globale étant de proposer une musicalité inspirée des musiques populaires adaptée par une pratique des musiques actuelles. C'est le cas pour le groupe Asuelh dans ses improvisations et pour son spectacle actuel, le ciné concert Chronos.

Ces créations diverses, de par leur spécificité, rencontrent des publics différents. Il est bien sûr plus facile de séduire un public avec un programme de chansons populaires assez compréhensible, bien rodé et charmeur qu'avec un concert de poésie contemporaine sur fond d'improvisation jazz. Mais c'est la complémentarité qui importe. Et le projet Chronos paraît réunir ces différentes esthétiques portées par la Cie du Griffe. La mise en narration d'images d'archives, portée par une musique d'auteurs fait le lien entre les genres. Un public non spécialisé peu apprécier une œuvre mixant propos populaire et savant. 
En résumé, le travail s'articule pour donner du sens au delà de la compréhension de la langue, dans un rapport culturel qui ne se limite pas aux langages mais invoque d'autres aspects de la culture.

Il paraît néanmoins essentiel de penser que la langue chantée est comprise par tous. Le choix des textes reste vital. Il n'y a rien de pire que d'aligner des mots sans signification et l'émotion liée aux textes doit transparaître coûte que coûte.
C'est aussi celui là le moteur du désir et du partage. Une langue chantée avec du caractère est plus susceptible de créer des vocations et des envies que d'écouter résonner une coquille vide.
D'ailleurs, dans les croyances populaires on dit que manger des noix c'est bon pour la mémoire. Avez-vous remarqué qu'une noix à la forme d'un cerveau?

 

le-griffe

La compagnie du Griffe, 3 rue du LT Auguste Rames, 34700 LODEVE
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Production et diffusion : Sophie Cambou 06 33 72 88 18